Livres à figures

Dès les débuts de l’imprimerie au XVème siècle, l’imprimeur puise dans l’art médiéval les motifs de son bestiaire pour le reproduire mécaniquement. Le miniaturiste se voit rapidement détrôner par les « tailleurs d’imaiges » et les « tailleurs d’hystoires ». Très vite, l’illustration, que celle-ci soit incluse in ou hors texte, devient synonyme de luxe. D’abord destinée à orner les livres religieux et les classiques antiques, l’image orne de plus en plus les livres de médecine, de géographie, d’astronomie mais encore d’architecture.

DIDEROT (Denis) et D'ALEMBERT.

Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettres. Paris & Neufchatel ; Briasson, David, Le Breton, Durand, Faulche, 1751-1772. 17 vol. — Recueil de planches sur les sciences, les arts libéraux & les arts méchaniques avec leur explication. Paris, Briasson, David, Le Breton, Durand, 1762-1777. 11 vol. — Supplément à l'Encyclopédie. Amsterdam, Rey, 1776-1777. 5 vol. — Table analytique et raisonnée.

Une des plus grandes entreprises de l'esprit occidental et de l'écrit au siècle des Lumières, à la fois compilation d'informations et de savoirs et manifeste philosophique.
Un frontispice par Cochin et 2795 planches gravés en taille-douce (ou 3129 selon la manière de compter les planches doubles, triples et quadruples), d'une remarquable facture, illustrent cet ouvrage.
D'abord projet éditorial visant à traduire et adapter la Cyclopædia d'Ephraim Chambers, publiée à Londres en 1728, l'Encyclopédie évolua pour devenir un manifeste des Lumières, dont les nouveaux principes ont été énoncés par d'Alembert dans le Discours préliminaire.

L’ouvrage apparut tout de suite dangereux aux yeux des autorités, qui l'ont condamné à deux reprises : une première fois en 1752 après l'affaire de l'abbé Jean-Martin de Prades, et en 1759 après la publication de De l'Esprit d'Helvétius. Chaque fois, l’entreprise fut sauvée par Malesherbes. Lors de la deuxième interdiction, il fut l'instigateur du compromis qui préserva l'Encyclopédie, car, en accordant à Diderot le droit de publier un recueil de mille planches sur les Sciences, les Arts Libéraux et les Arts Méchaniques, il l'autorisa implicitement à imprimer les dix derniers volumes de texte à condition qu'ils soient libellés à Neufchatel, S. Faulche & Compagnie, libraires et imprimeurs.

Ces volumes dans des reliures aux armes ont été estimés 30 000 à 40 000 euros et ont été vendus aux enchères 37 000 euros en 2019.

Le livre à planches illustrées : témoin privilégié du triomphe des sciences et des techniques

Le destin du livre à planches illustrées ne peut être considéré convenablement sans le succès retentissant des encyclopédies au siècle des Lumières (exemplaire de l’Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers par Diderot et d’Alembert vendu par la maison Alde le 2 octobre 2019 pour 31 200€). L’ambition des pages de ces dictionnaires raisonnés est de recenser l’ensemble des connaissances et des techniques de l’homme.

Les livres à planches témoignent également des voyages d’explorateurs dans des contrées inhospitalières au XVIIIème siècle. L’explorateur britannique James Cook (1728 – 1779) collecte une somme considérable de portraits et de scènes des indigènes océaniens (voir la notice sur les livres de voyage – Océanie) lors de son troisième et dernier séjour (1776 – 1779) dans le plus grand océan du monde (exemplaire du Troisième voyage, ou voyage à l’Océan Pacifique de Cook vendu par Alde pour 2.400€ le 8 juin 2012).

James COOK. Troisième voyage de Cook, ou Voyage à l'Océan Pacifique.

Paris, Hôtel de Thou, 1785.

Première édition française du troisième voyage de Cook, traduit par Demeunier.
Elle comprend 88 figures hors texte souvent dépliantes et un tableau.
Exemplaire frappé du supralibris D. Gradis et fils. Il s'agit vraisemblablement de David II Gradis (1742-1811), homme de lettres, syndic des Juifs de Bordeaux et héritier de la grande Compagnie David Gradis et fils.

Estimé 2000 à 3000 euros ce superbe ouvrage riche en gravures de paysages exotiques et dépaysants a été vendu aux enchères 2400 euros en 2012.

A la même époque, les découvertes dans le champ de la botanique atteste du triomphe de l’illustration végétale et forale. Les premières classifications des plantes selon leurs caractéristiques physiologiques font entrer la botanique dans les sujets en vogue au XVIIIème siècle. Bien que les « jardins de santé » puisent leurs motifs dans les herbiers médiévaux (exemplaire de l’Ortus sanitatis d’Anthoine Vérard vendu par Alde le 16 mars 2022 pour 4.000€), les « jardins fruitiers » des XVIIIème et XIXème siècles réinvente le genre par un réalisme implacable (exemplaire du volume de planches du Jardin fruitier de Louis Noisette vendu le 18 février 2022 par Alde pour 375€).

L’art japonais n’est pas en reste sur ce point si bien que les recueils d’estampes composés par les plus grands maîtres jouissent, aussi bien à l’époque que maintenant, d’une grande popularité (exemplaire d’un album accordéon de 61 planches de la série des Cents vues célèbres d’Edo par Hiroshige vendu par la maison Alde le 2 décembre 2021 pour 82.500€).

ANDŌ HIROSHIGE (UTAGAWA).

Album accordéon contenant 61 planches, de la série Les cents vues célèbres d’Edo.

– Série les cents vues célèbres de Edo
One Hundred Famous Views of Edo, Meisho Edo hyakkei, 名所江戸百景
Editeur : Uoya Eikichi
Ca. 1856/1858
Album accordéon contenant 61 planches, de la série les cents vues célèbres d’Edo.

ALDE réalise également des expertises de livres illustrés japonais et de recueils d'estampes anciennes comme celui-ci. Cet exceptionnel exemplaire richement orné d'estampes japonaises a été vendu 82 500 euros en 2021.

Les gravures dans le livre : Diversité du répertoire imagé du livre de la genèse de l’imprimerie à nos jours

Bien que l’histoire de la gravure suive celle de l’imprimerie (voir la notice sur la gravure sur bois), jamais la littérature n’a connu d’images aussi populaires que les illustrations des Œuvres de Molière. La composition des Œuvres et des Œuvres posthumes de Molière, au lendemain de sa mort, par Denys Thierry, Claude Barbin mais encore Pierre Trabouillet font de cette édition la plus complète de son temps (exemplaire vendu le 21 mars 2012 par la maison Alde pour 12.840€). L’inclusion de gravures à l’iconographie reconnaissable érige celles-ci comme représentes du théâtre classique du Grand Siècle.

La gravure devient, encore plus au XVIIIème siècle, un objet que l’on peut collectionner indépendamment de son texte d’origine. Les gravures en taille-douce et à l’eau-forte de Clément-Pierre Marillier (1740 – 1808) témoignent d’un néo-classicisme puisant l’inspiration dans l’art gréco-romain (exemplaire du Cabinet des fées (…) de Marillier vendu par Alde pour 1.125€ le 16 mars 2022).

Les illustrations d’agréments dans le texte

Ce procédé n’est pas nouveau puisque mêmes les manuscrits médiévaux sont pourvus de figures variées (exemplaire d’un livre d’heures à l’usage de Rennes vendu par la maison Alde le 17 octobre 2017 pour 237.500€).

Nombre d’incunables, dans les balbutiements de l’imprimerie, sont ornés d’une iconographie chevaleresque issue des pages des romans courtois et des chroniques médiévales. Le chanoine Bernhard von Breydenbach (1440 – 1497) de Mayence se rend en Terre sainte entre 1483 et 1484 : « pour faire pénitence, regrettant une jeunesse passée dans les plaisirs vains ». Rencontrant un grand succès en son temps, Le Grant voyage de Jherusalem s’attache à une description presque réaliste des lieux visités (exemplaire vendu par la maison Alde le 04 novembre 2021 pour 10.000€).

À la même époque, les premières tentatives de conception d’une encyclopédie universelle des savoirs chrétiens voit le jour à Nuremberg en 1493 (voir la notice sur les incunables). Moins d’une décennie plus tard, l’imprimeur Johann Koelhoff ( ? – 1502) réalise en 1499 la première Chronique de Cologne (exemplaire de l’édition originale vendu par la maison Alde le 17 octobre 2017 pour 19.790€). L’insertion d’images en marge du corps de texte au fil de l’ouvrage atteste d’un goût certain pour l’illustration dans les sociétés européennes d’un Moyen Âge finissant.

Le cul-de-lampe devient un élément décoratif pleinement considéré si bien que les illustrateurs ne se privent pas d’inclure de véritables scènes dans ces vignettes à la fin du texte. Le XVIIIème siècle nous livre des culs-de-lampe fournis à l’image des productions de Moreau le Jeune (1741 – 1814) (exemplaire du Nouvel abrégé chronologique de l’histoire de France (…) par Charles Hénault vendu par la maison Alde le 16 mars 2022 pour 625€).

Le XIXème siècle voit toute une école d’illustrateur s’investir dans la décoration du texte. Les images en marge du récit agrémentent les pages des œuvres romantiques de Victor Hugo (1802 – 1885) mais les recueils de « portraits stéréotypés » de la foule parisienne du Diable à Paris sous le burin de Paul Gavarni (1804 – 1866) (exemplaire vendu le 26 septembre 2017 par Alde pour 976€).

Bernhard von BREYDENBACH. Le Grant voyage de Jherusalem

Seconde édition, rare et recherchée, de la première traduction française de ce célèbre récit de voyage en Terre sainte, due aux soins de Nicole Le Huen, carme à Pont-Audemer.

L'illustration, entièrement gravée sur bois, comprend deux très grandes planches hors texte repliées : une vue de Jérusalem au monogramme d'Oronce Fine – dont ce serait la première œuvre – et une scène montrant, de part et d’autre d’une ballade d’Oronce Fine, le pape entouré des princes chrétiens et l’armée turque, ainsi que 57 figures dans le texte (avec des répétitions), comprenant des alphabets, des vues du Saint Sépulcre, des scènes de croisades, une représentation de Charles Martel, etc., et de nombreuses lettrines à fond criblé.

L'ouvrage a été vendu aux enchères pour 10 000 euros en 2021.