1ère maison de ventes aux enchères française spécialisée en livres, autographes et monnaies

« La pensée humaine découvre un moyen de se perpétuer non seulement plus durable et plus résistant que l’architecture, mais encore plus simple et plus facile. L’architecture est détrônée. Aux lettres de pierre d’Orphée vont succéder les lettres de plomb de Gutenberg. »

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, 1831

Le livre est loin de là une invention du XVème siècle. Déjà les Romains emploient le codex (ensemble de feuilles écrites cousues ensemble et reliées) à des fins d’archivage et de comptabilité. Le Moyen Âge confirme cet usage et érige le livre comme le support principal de la transmission du savoir et de la parole de Dieu.

Cependant, le XVème siècle nous prouve le constat suivant : la transmission de l’héritage culturel occidental est arrivée à saturation. Cette croissance n’est en réalité pas à la hauteur des ambitions des savants européens : le manuscrit, en plus d’être couteux, est un procédé lent et imparfait. Comment conjuguer les lacunes de ce système millénaire avec les techniques nouvellement mises au jour ?

L’origine de l’incunable : des travaux de Gutenberg au développement de l’imprimerie en Europe

Au Moyen Âge, le manuscrit se réserve à une élite en raison de son coût et de sa complexité. La grande majorité des manuscrits occidentaux de cette époque touche aux matières religieuses (très rare livre d’heures à l’usage de Rennes vendu par Alde le 17 octobre 2017 pour 237.500€).

Bien que la vie de Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg (ca. 1400 – 1468) demeure pour la plus grande partie inconnue à nos yeux, sa paternité du système d’impression moderne du livre ne peut lui être contestée. Né à Mayence au commencement du XVème siècle, Gutenberg travaille longuement à Strasbourg. S’intéressant déjà à la conception d’un outil permettant de reproduire mécaniquement des objets, l’inventeur parvient à mettre au jour une presse, des plombs et des formes dans l’optique d’« imprimer ». De retour à Mayence, il affirme son projet le plus ambitieux : imprimer, par ses propres moyens, une Bible latine. Avec l’aide du financier Johann Fust (ca. 1400 – 1466), Gutenberg compose la Bible à 42 lignes entre 1452 et 1455.

Moins de cinq années plus tard, l’imprimeur et éditeur alsacien Johannes Mentelin (ca. 1410 – 1478) achève sa Bible latine sur le modèle de celle de Gutenberg de Mayence. Cette Biblia Latina, en plus d’être le premier livre imprimé à Strasbourg, constitue la deuxième Bible imprimée après celle de Johannes Gutenberg (exemplaire de la Biblia Latina de Johannes Mentelinvendu aux enchères par Alde le 17 octobre 2017 pour 1.025.000€). Le nombre important d’éditions du texte saint en Europe témoigne de son rapide succès si bien que les ateliers parisiens, italiens, néerlandais comme allemands conçoivent les leurs (exemplaire de la Biblia Latina d’Anton Koberger de Nuremberg vendu le 24 mai 2016 par Alde pour la somme de 30.500€).

Aux premières heures de l’incunable, les livres abordent des thématiques religieuses. En effet, le coût important de l’imprimerie et la difficulté de se procurer une édition convenable rendait l’accès au livre presque impossible au peuple. Seules les institutions religieuses ou les universités pouvaient faire éditer les textes des Pères de l’Eglise (exemplaire du De consideratione de Bernard de Clairvaux par Pierre Levet de Paris vendu par Alde le 4 novembre 2021 pour 6.875€). Là, une poignée de riches mécènes ou lettrés peuvent entrer en possession de livres imprimés de dévotion personnelle à l’image de la populaire Imitation de Jésus-Christ de Thomas a Kempis (ca. 1379 – 1471) (exemplaire de l’Imitation de Jésus-Christ de Johann Amerbach de Bâlevendu aux enchères pour 8.200€).

HEURES À L’USAGE DE RENNES, en latin.

Rare livre d’heures exécuté en Bretagne au début du XVe siècle par deux peintres travaillant dans le style des grandes heures de Rohan vendu pour 237 500 euros aux enchères en 2017.

[STRASBOURG, MENTELIN, 1460].

Le premier livre imprimé à Strasbourg et le premier livre imprimé en dehors de Mayence : seul exemplaire en main privée. La bible de Mentelin est la seconde bible imprimée après celle de Gutenberg et le premier livre imprimé sur l’actuel territoire français. La Bible latine de 1460 est le premier livre imprimé par Johann Mentelin (c. 1410–1478), le premier imprimeur de Strasbourg. Le jeu d’épreuves (volume I seul) conservé à Cambridge a été magistralement étudié par Paul Needham, et notre notice doit évidemment beaucoup à ses découvertes.

D’une rareté insigne, la bible de Mentelin de 1460 est un des tout premiers monuments de l’histoire de l’imprimerie.

L'exemplaire a été vendu aux enchères par ALDE en 2017 pour 1 025 000 euros.

L’illustration et la diversification des imprimés : clef de compréhension du succès de l’incunable

Mais le succès de l’incunable ne se limite pas qu’au champ des disciplines religieuses et théologiques. Les presses européennes s’ouvrent également aux disciplines « nobles » de la littérature antique, de la littérature d’histoire et de la médecine.

Dès les prémices de l’imprimerie, les hommes de lettres et savants voient en l’incunable la meilleure arme pour défendre leurs idées face à l’ignorance mais encore les restrictions religieuses. Michel de Montaigne (1533 – 1592) dit du livre imprimé, des décennies plus tard, qu’il est : « (…) la meilleure munition que j’aye trouvé à cet humain voyage (…) » (Les Essais, Livre III, Chapitre II).

Peu d’années après l’impression des premières Bibles de l’histoire, les éditeurs européens étendent leur répertoire bibliographique avec des œuvres antiques (exemplaire des Œuvres de Térence de Lazzaro Soardi de Venise vendu par Alde pour 3.875€) et des commentaires de l’histoire romaine (exemplaire du Lucan, Suetoine et Saluste en françois de Pierre Le Rouge de Paris vendu pour 7.750€). Mais ceux-ci publient également des œuvres littéraires qui leurs sont contemporaines à l’image de la Divine Comédie de Dante Alighieri (1265 – 1321) composée au début du XIVème siècle (estimée par Alde, la Divina Commedia par Pietro di Piasi Cremonese a été vendue aux enchères le 24 septembre 2019 par la maison Alde pour le prix de 21.250€).

Dans la dernière décennie du XVème siècle, les lecteurs allemands s’éprennent pour le genre de la « chronique ». Conçue comme une chronique universelle encyclopédique, la Chronique de Nuremberg de Hartmann Schedel (1440 – 1514) projette d’englober toutes les connaissances du monde de l’époque dans les pages d’un seul et même livre. Quelques années plus tard, l’imprimeur Johann Koelhoff ( ? – 1502) réalise en 1499 la première Chronique de Cologne (édition originale vendue par la maison Alde le 17 octobre 2017 pour 19.790€).

Parmi les incunables les plus spectaculaires à être parvenus jusqu’à nous figurent les œuvres médicales et anatomiques. En effet, en ce demi-siècle d’effervescence scientifique, la recherche de l’inconnu et la compréhension des « mécanismes internes de l’homme » poussent les universités à commander l’impression de livres scientifiques. Parmi eux, les herbiers, les livres de dissection ainsi que les manuels d’astronomie et de géographie s’illustrent (exemple du Liber de arte distulandi (…) de Hieronymus Brunschwigvendu aux enchères pour 10.625€).

Hartmann SCHEDEL. [Liber chronicarum].

Registrum huius operis libri cronicarum cu[m] figuris et ÿmagi[ni]bus ab inicio mu[n]di. Nuremberg, Anton Koberger pour Sebald Schreyer et Sebastian Kammermaister, 12 juillet 1493.

Édition originale du plus célèbre des incunables illustrés. Cette édition, en latin, a été publiée quelques mois avant la version allemande, achevée d’imprimer le 23 décembre de la même année.

On attribue quelques bois au jeune Albrecht Dürer, filleul de Koberger et apprenti de Wolhgemut de 1486 à 1489, dont le majestueux Jugement dernier.

Cet incunable a été vendu aux enchères par ALDE pour 21 875 euros en 2018.

Alde Manuce (1449 – 1515) et autres : imprimeurs et humanistes à la croisée des siècles

Le destin des incunables comme de l’imprimerie moderne doivent beaucoup aux travaux de la dynastie d’imprimeurs vénitiens, les Alde.

Alde Manuce, dit l’Ancien, imprimeur et libraire italien originaire de la région de Rome, s’initie à l’impression de textes à Venise dans les années 1480. Fier de l’ouverture de sa propre imprimerie en 1494, Alde l’Ancien fait partie des premiers de son temps à produire des textes en grec. L’homme est aussi l’un des initiateurs de l’impression en caractères italiques, plus lisibles et commodes que les caractères gothiques de ses contemporains (exemplaire du Songe de Poliphile de Francesco Colonna vendu par la maison Alde le 24 mai 2016 pour la somme de 149.850€).

Alde Manuce se place parmi les humanistes de son temps questionnant sans relâche la place de l’homme dans les techniques, l’art et la philosophie de l’époque. Ami invétéré des poètes et des hommes de lettres, l’imprimeur propose des manuels de grammaire nécessaires à la compréhension du grec ancien et de l’hébreu (exemplaire des Institutiones graecae grammatices d’Urbano Bolzanio vendu par Alde pour 5.160€ le 17 octobre 2009). Alde l’Ancien répond également à une demande croissante d’édition de textes antiques dans les cercles érudits de son entourage. Aussi bien les œuvres grecques d’Aristote, de Platon mais encore d’Ovide (exemplaire des Œuvres d’Ovide par Alde Manuce vendu le 17 octobre 2009 par la maison Alde pour 1.200€).

A la mort d’Alde l’Ancien, son fils, Paolo Manuce (1512 – 1574) prend la relève et poursuit ses impressions de « livres de poche » au format in-8 (exemplaire de la Médecine de Celsus et de Serenus vendu le février pour 1.250€ par la maison Alde).

Francesco COLONNA. Hypnerotomachia Poliphili...

Venise, Alde Manuce, décembre 1499.

Édition originale d'« un des plus beaux livres du monde ».
L'Hypnerotomachia Poliphili, connu en français comme le Songe de Poliphile, est un curieux roman allégorique, composé en italien dialectal mêlé de latin, de fragments d'hébreu, d'arabe, de grec et de hiéroglyphes prétendument égyptiens. (…)

Chef-d'œuvre typographique d'Alde l'Ancien, ce précieux incunable compte parmi les plus beaux livres illustrés de la Renaissance. Imprimé en caractères romains, hormis quelques mots en grec et en hébreu, dans une typographie sobre et remarquablement équilibrée, le volume est orné au fil du texte de quelque cent soixante-douze gravures sur bois, dont onze à pleine page, qui assurent un contrepoint visuel au récit, et d'une série de trente-neuf lettrines décoratives.

Ce somptueux ouvrage a été vendu aux enchères 149 850 euros en 2016 par ALDE.